Cahiers de doléances 1945
La rédaction de « cahiers de doléances » communaux à l’initiative du Conseil National de la Résistance, relayé par les comités départementaux de Libération (CDL), en fournit une démonstration. Des milliers de cahiers ont été rédigés dans tout le pays, en deux vagues. Certes, leur rédaction est encadrée, les diverses organisations notamment communistes jouant un rôle majeur et fournissant des idées de revendications. Mais leur relative diversité, la liberté de leur composition, leur « naïveté » parfois prouvent que le discours n’est pas si verrouillé, surtout lorsque des préoccupations très locales se font jour.
La première vague de textes est suscitée par la convocation par le CNR, à l’Hôtel de Ville de Paris, de « l’assemblée nationale des comités départementaux de la Libération », les 15 et 16 décembre 1944. Le CDL du Var invite, le 10 novembre, les comités locaux de libération (CLL) à se rendre au congrès qui aura lieu à Draguignan les 9 et 10 décembre et qui, entre autres objectifs, désignera trois délégués qui porteront une synthèse des « doléances » locales à Paris. Les CLL doivent donc réunir la population de leur commune pour lui présenter le programme du CNR et rassembler ses vœux. En dépit d’un contexte difficile et d’un délai court, 43 communes au moins fournissent les « cahiers de doléances » demandés. La plupart des assemblées souvent qualifiées de « patriotiques » ou « populaires » se tiennent entre le 6 et 9 décembre. Le CLL de Ginasservis précise que la sienne s’est tenue dans la salle de la mairie à 21 heures le 7. À La Môle, la « réunion patriotique » a rassemblé « la plus grande partie de la population » et, à Collobrières, 500 personnes, « chiffre record obtenu dans notre commune à ce jour », d’après le CLL. À Ramatuelle, le cahier est signé par plus de 80 personnes le 8 décembre. Au total, plus de 80 « cahiers » – en fait des feuillets de une à trois pages – ont été transmis au CDL.
La deuxième vague de ces cahiers date de juin 1945. Elle concerne cette fois-ci plus de 70 communes. Le CDL, réuni le 8 juin, a convoqué un congrès départemental pour le 24 afin de désigner les représentants du Var aux États Généraux de la Renaissance française qui doivent se tenir au Palais de Chaillot à Paris du 10 au 13 juillet. Ces délégués doivent porter la synthèse des cahiers varois. Le CDL a demandé de rassembler les revendications communales en un cahier cantonal, ce qui est fait dans 15 cantons. Le poids du PCF dans ces rédactions est plus important qu’en décembre car les CLL sont sur le déclin et se réduisent parfois aux seules organisations que ses militants animent.
Sur les 151 communes que compte alors le Var, 78 communes ont donc produit au moins un cahier de doléances, dont 32 dans les deux vagues, 12 seulement en décembre et 34 uniquement en juin.
La préoccupation première, y compris en zone rurale, est donc au ravitaillement et, en particulier, à la fourniture de lait pour les enfants. Les entraves à la circulation des produits exaspèrent. On souhaite la libre disposition d’une partie des productions locales ou familiales (huile d’olive et vin). On s’inquiète beaucoup pour le fourrage destiné aux chevaux.
La deuxième revendication relève du même horizon d’urgence. C’est le rétablissement rapide des communications routières et ferroviaires. Les propositions communales sont souvent très précises, indiquant les ponts à reconstruire, les liaisons à assurer, les fréquences souhaitées, en particulier avec Toulon.
Dans ce même cadre des nécessités de l’heure, s’ajoute l’épuration de tous ceux qui sont considérés comme responsables de la situation et qui entraveraient le changement souhaité : Ravitaillement général et fonctionnaires ayant servi docilement Vichy, trafiquants du marché noir et transporteurs abusant de leur pouvoir.
La place occupée par les questions scolaires ou périscolaires est significative des aspirations ordinaires, à une époque où le cursus s’arrête au certificat d’études.
En fait, ces cahiers qui reflètent le Var des villages et petites villes sont marqués par le souci d’assurer l’égalité des ruraux et des urbains en matière de conditions de vie.
Les trois cents délégués de l’assemblée réunis à Draguignan peu après la rédaction de ces cahiers ne discuteront guère de ces vœux. En fait, les discussions portent surtout sur l’épuration, la lutte contre la « cinquième colonne » et le ravitaillement, et elles laissent transparaître sur ce dernier point les ressentiments anti-paysans des populations urbaines.
Ils témoignent d’un moment de vie politique exceptionnel et des espérances sociales qui le caractérisent. Leur horizon peut paraître étriqué mais il renvoie à une tradition de communalisme ancienne et à une certaine idée de la « République au village ». Dans ce cadre, les vœux qu’ils formulent, les rêves de confort qu’ils reflètent témoignent a contrario des conditions ordinaires de la vie quotidienne du temps et ils annoncent les formidables transformations matérielles et sociales des années cinquante et soixante.